Kensa Sylla : une championne sur le chemin du partage
Née en Guinée-Conakry mais à Kankan, cet athlète de haut niveau est aussi une femme pleine de maternité. A 32 ans, Kensa Sylla partage son temps avec des sportifs d’origines africaines de la ville de Cholet.
Par Bruno Sanogo
C’est la deuxième fois qu’elle met entre parenthèse sa carrière d’athlète pour des raisons de maternité. Dans son magasin d’objets d’arts et de bijoux africains de la rue nationale ce matin-là la mère d’Oumar, un des ses stagiaires sportifs, s’arrête pour lui dire bonjour et lui montrer le papier qu’elle a réussi pour son fils. « Ah c’est sa licence. », lui explique Kensa. « Ah bon, ça veut dire quoi licence? », la questionne en retour la mère d’Oumar…
Comme Oumar, ils sont dix neuf enfants d’origine africaine à bénéficier de l’expertise et des conseils de Kensa Sylla tous les samedis. Dans l’attente de son deuxième enfant, la championne d’athlétisme Espoir d’Afrique 1998 arrête sa carrière juste le temps d’accoucher et de prendre soin de son enfant. « J’ai arrêté quand j’attendais mon premier fils, qui a aujourd’hui six ans et c’est pareil pour le deuxième que je porte depuis trois mois », commente t-elle. En attendant, elle tient ce magasin d’objets d’arts africains pour s’occuper. En février dernier, elle s’est rendue à Ouagadougou pour en ramener des sculptures en bronze.
Essai au basket, mais succès en athlétisme
Née dans une grande famille malinké de Kankan, la deuxième plus importante ville de la Guinée, Kensa Sylla ressentait une frustration d’être une fille à son enfance : « mon père avait plus d’estime pour les garçons que pour moi. C’est de là que j’ai commencé à travailler fort pour lui montrer que j’étais capable de faire les mêmes tâches que les garçons. », se souvient-elle.
En classe de troisième, elle est lauréate d’une bourse de soutien à l’émancipation de la femme. Parce qu’elle avait obtenu 15 de moyenne. Elle a signé les papiers qu’il fallait, mais elle n’a pas vu la couleur de sa bourse dans un pays, où le népotisme fait rage. Et l’athlétisme est venu par le pur des hasards. Quand elle avait 17 ans, elle s’ennuyait en classe et avait une coupe de cheveux à la garçonne. Pas de copines, elle commence cependant par faire du basket avec des filles. Cela ne dure pas longtemps : « Il y avait beaucoup de petites jalousies. Et mon entraîneur a remarqué que le travail en groupe était difficile pour moi. Il m’a donc suggéré de m’essayer au cross. » Essai réussi.
Nous sommes en 1996, année où elle remporte une compétition d’athlétisme organisée par une banque guinéenne. Et tout se joue à partir de là. Elle enchaîne les préparations des tournois scolaires en s’entrainant tous les jours de la semaine sans répit. Parce que « j’avais la chance d’avoir un stade à 6 kilomètres de chez moi », affirme t-elle. La médaille n’attend pas longtemps. Kensa Sylla est couronnée du titre de championne nationale. Et cerise sur le gâteau : elle a la promesse de représenter la Guinée aux Jeux Olympiques d’été à Atlanta.
Népotisme et ethnicisme à la Conté.
Elle s’y prépare à fond. Jusqu’à ce jour, où une personne du jury de sélection des dossiers vient la retrouver alors qu’elle faisait des tours de terrain. Cet homme l’a regarde courir avec beaucoup de détermination et d’un air déçu, il lui lâche : « Je rentre de l’assemblée de délibération à Conakry et votre dossier n’est malheureusement plus retenu. » Froid dans le dos. Elle ne comprend plus rien. Le paradoxe est énorme : elle courait 1500 mètres en moins de 4 minutes. C’était le minima exigé pour les filles. Le problème, une fois encore, était à la fois lié au népotisme du gouvernement de Lassana Conté, le président guinéen de l’époque. Mais aussi à un critère ethnique : « Moi, je suis malinké et les membres de la fédération guinéenne étaient presque tous des soussous, qui se servaient de l’opportunité des jeux olympiques comme d’un visa d’exiliation de leurs enfants en Occident. »
Cinq ans plus tard, à la faveur du championnat Espoir à Budapest auquel elle a enfin réussi à représenter la Guinée, Kensa Sylla décide de ne plus retourner au pays. Envers et contre les protestations de la fédération guinéenne d’athlétisme, elle va s’installer à Paris chez une cousine. Là commence les dures démarches pour intégrer le Cercle d’Athlétisme de Montreuil. Elle en bave, parce que la fédération guinéenne continuait de faire pression sur les clubs parisiens susceptibles de la recruter. Mais Kensa finira par montrer les preuves de ses mérites. Et le cercle d’athlétisme de Montreuil se laisse convaincre en lui ouvrant ses portes pour une année.
Son « Landaya » aux fils d’immigrés.
En fin de contrat, elle commence à ressentir beaucoup de mal avec la vie parisienne, où son itinéraire était toujours : « RER-BUS-ESCALIERS-TERRAIN-ENTRAÎNEMENT- » en aller et retour. Kensa allait très loin de chez elle pour trouver un terrain d’entraînement. Elle en avait marre et les incompréhensions de son oncle, de sa cousine et de sa famille restée au pays ajoutent un blocage psychologique à son stress quotidien. « Ils pensaient que mon niveau de sportivité me rapportait beaucoup d’argent que je refusais de partager avec eux. Ça m’a fait beaucoup mal d’avoir été considérée comme une égoïste », confie t-elle avec des larmes aux yeux.
Heureusement un cousin habitant Cholet comprend son problème. Il l’invite à y faire un séjour pour voir si ça lui plairait d’y vivre. « Après ce séjour, j’ai dit oui tout de suite à l’Entente des Mauges ». C’est dans ce club d’athlétisme de la ville la plus sportive de France, qu’elle s’épanouie véritablement. Au bout de cinq ans de vie elle se sent intégrée au point d’avoir fondé en 2007 l’association « Danaya », confiance en français, pour encadrer des enfants d’immigrés africains qui souhaiteraient faire carrière dans le domaine sportif. « Cholet Basket est champion de France 2010. Regardez de près cet équipe, la moitié des joueurs a une origine africaine », fait-elle remarquer.
A l’approche des élections présidentielles en Guinée, Kensa Sylla regrette la perte de vue sur les vraies priorités de ses compatriotes : « Ce n’est pas en utilisant plus de 32 millions d’euros pour la tenue des élections qu’on remplira le ventre des Guinéens. Les gens ont besoin de se soigner et d’aller à l’école », tranche t-elle.
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Hémisphères
Hommes & Migrations
juillet 8th, 2010 at 11 h 14 min
Bon portrait d’une belle fille battante. Courage ma soeur!